Les hannetons

Arts & Traditions Populaires de Marmande

d'Emmanuel Delbousquet.

Documents Roland Boussières, fond Maurice Joret.Tiré de « la rebuo de l'Escolo Gascouno de Margarido ».

On ne peut pas à proprement parler de conte pour ce texte. Nous serions  plutôt tentés de parler de chronique ou de fait divers. On devine sans aucune peine que cela se passe à Barbaste. Le décor est bien planté. Rien n'y manque : la Gélise, le moulin des tours, la sortie de l'usine des bouchonniers, le père Athanase, franciscain, sorti tout droit du monastère situé à la sortie de la ville en direction de Nérac. Alors fait réel ou pure invention de l'auteur ? Le luxe de détail, la précision dans la narration que ce soit dans la description des lieux, dans celle des hannetons ou dans l'attitude du prêcheur assailli par les bestioles, tout cela nous fait pencher pour la première solution.

Sur la « promenade » d'une vieille ville de l'Albret1, les marronniers sont en fleurs.

Les grappes roses et blanches s'érigent dans la jeune verdure mouillée qui luit d'un éclat d'émeraude, après l'averse. Le ciel a des tons de laque d'un azur tendre, qui avivent la coloration des plantes. Des enfants jouent, silencieux presque ; ils entr'ourent, avec des gestes attentifs, des boîtes de carton percées de trous et saisissent, un à un, les hannetons capturés tantôt, les balancent au bout d'un fil et chantonnent :

Hanneton ! Vole, vole, vole.
Hanneton !
Vole, vole donc !

Les insectes éploient2 leurs ailes, hument l'air, et s'élèvent d'un vol gauche et lourd, en bourdonnant. Les gamins compliquent à plaisir le jeu cruel. Leurs malheureux prisonniers attelés à la file, sont condamnés à traîner la boîte qui leur sert de cachot. Dans les voiturettes de carton, leurs bourreaux entassent les pétales blancs et roses, et, sur le parapet de pierre lisse du pont, agitant les croissants de leurs mandibules cornées et leurs antennes, les insectes s'en vont processionnellement.

Au dessous d'eux coule la Gélise3 sinueuse aux eaux vertes où se mirent les tours de l'antique moulin dont le roi Henri de Navarre fut le meunier4 . Au-delà, dans l'ensoleillement cuivré du crépuscule, s'étagent les forêts de pins et de chênes-lièges recouvrant les sables landais que délimite la rivière.

C'est l'heure où les bouchonniers ( lous boussouayres) sortent des fabriques5. Sur les seuils encombrés de peaux de liège, sermblables à des dépouilles de bêtes monstrueuses amoncelées, au long des rigoles poudrées de sanguine et de pollens couleur de soufre que le vent enlève aux pinadas6 proches - tout en fleurs en cette saison, - entre les claies basses où sèchent les bouchons blancs et jaunes, les hommes en béret, chaussés d'espadrilles, les femmes en coquet foulard, les yeux vifs sous les cheveux sombres, se pressent bruyamment, s'égrènent par groupes dans les allées de marronniers et de platanes.

Mais voici qu'à la vue des enfants qui jouent en suivant le vol lourd des hannetons captifs, le bruit des voix s'apaise. De mystérieuses paroles s'échangent de proche en proche. Un malicieux sourire retrousse les lèvres sur qui se posent les doigts faisant le signe du silence, et toute la bande entoure les petits et semble intéressée à la course des chars attelés qui se déroule sur le parapet de pierre.

- Il y a beaucoup de hannetons ? fait une voix de femme étranglée d'un rire ?

- Oh ! Tant ! répondent les gamins en choeur. Les marronniers en sont couverts. C'est l'heure où ils vont voler...

- Voulez-vous nous aider à en attraper beaucoup ? reprend la femme en lançant un coup d'œil à ses camarades d'atelier. Nous vous donnerons deux sous le cent7.

Tous les petits trépignent d'aise et se ruent à l'assaut des branches, d'où ils font pleuvoir dans les tabliers tendus, sur les cheveux, dans les bérets, une grêle d'insectes bruns, de feuilles vertes parmi les fleurs blanches et roses.

Ce soir-là, comme neuf heures sonnent au clocher de B...8, le père Athanase monte en chère dans l'église où il prêche une « mission ».

D'abord surpris d'une affluence extraordinaire que, malgré sa modestie toute franciscaine, il se plaît à attribuer au renom de son éloquence, le capucin promène un regard satisfait, de la grille du cœur aux portes de la nef où s'entassent les fidèles, avec un grand bruit de chaises claquantes, dans une rumeur de voix qu'il appaise de l'ample geste de sa main droite, tandis que la gauche promène ses gros doigts blancs et courts dans l'épaisseur d'une barbe grisonnante étalée jusqu'au ventre, lequel paraît fort rebondi . Puis, ayant assuré sa voix par une toux préliminaire, il commence :

- Mes très chers frères...

Juste au dessus de la chaire dont il fait gémir le plancher sous sa sandale, une torchère de cuivre aux sept bras nantis de bougies, hausse son bouquet de flammes près d'une statue de la vierge adossée au pilier- et de brusques lueurs font miroiter le crâne chauve du père Anathase qui élevant et abaissant les larges manches de son froc, semble dans un accès de lyrisme mystique s'envoler jusqu'aux étoiles !...

Soudain, un bourdonnement importune ses oreilles. Un petit corps élastique heurte son front. La main gauche esquisse le geste de chasser une mouche insolente, et, baissant les yeux sur sa barbe, le père Anathase y contemple avec douceur les ébats désepérés d'un hanneton qui essaye en vain de dépétrer ses pattes dentelées prise dans les crins rudes.

Le moine relève la tête. Une tribu de ces bruns scarabéïdes tourbillonne lourdement au dessus des gerbes de fleurs qui parent la vierge. Elle s'élève jusqu'à lui, auréolant son front où perle, maintenant, une sueur d'angoisse. Sa voix devient rauque et menaçante. D'un coup de manche en éventail, il disperse les assaillants, mais, ô terreur ! il en monte une légion entière. L'air s'obscurcit. Ses mains, inlassablement ratissent sa barbe vénérable pour en dégager l'ennemi qui s'y suspend en grappes compactes ; son poing s'abat en vain sur le rebord de la chère, écrasant une bouillie d'insectes, faisant gémir le bois de chêne où le naïf ciseau d'un maître menuisier du moyen-âge sculpta des anges aux ailes ployées devant l'agneau symbolique. En vain,- craignant de rompre le fil qui relie ses belles phrases,- sa voix tonne, enflée de fureur, précipitant les apostrophes bibliques, déroulant un tumulte de textes sacrés. Des rires étouffés montent du fond de l'église, pareils à de petits sanglots, - et, pareillement, montent aussi des hordes de hannetons bruns et lourds, aux ailes bourdonnantes, vers la lueur des sept bougies…

Et le père Athanase, vaincu, sabrant l'air d'un signe de croix gigantesque autant que précipité, descend l'escalier de sa chaire et, suivi de l'enfant de chœur héroïquement bâillonné d'un mouchoir où fusent ses rires,- s'engouffre dans la sacristie.

- Ah ! mon révérend père, s'écrie le vieux curé de B... (auquel sa myopie excessive a épargné la vue du supplice) quel feu vous anime, ce soir…jamais vous n'avez si bien prêché ! ...

Emmanuel DELBOUSQUET

 

  1. Premier indice
  2. Il est bien écrit éploient dans le texte original et non déploient.
  3. Deuxième indice
  4. Troisième et dernier indice  nous assurant qu'il s'agit de la ville de Barbaste
  5. Une fabrique de bouchon se trouvait à la sortie de la ville après le pont direction Nérac.
  6. Pinadas : pinèdes en gascon
  7. Cela laisse rêveur ! Ces insectes foisonnaient au début du  XXème siècle
  8. Il s'agit bien de Barbaste

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